Agamben, tout contre Agamben

« Puissè-je ne pas me glorifier, sinon dans la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ ! »

(Epître aux Galates, 6, 14)

« Lutter contre la biopolitique en pratiquant le retrait du corps biologique (pâle et myope copie de l’ascèse monastique), en défendant sa privatisation, ne permet pas de rompre avec le schéma anthropologique qui fonde ce pouvoir. La biopolitique envisage le monde sur un mode dualiste, marqué par l’opposition entre le corps et l’âme. Elle est, en cela, héritière du théologico-politique des chrétientés occidentales … »

Henry BEQUE, Biopolitique ou zoopolitique in Revue Nunc, n° 5

 

Cet héritage, c’est ce que Giorgio Agamben démontre et démonte de façon intelligente et,  ingénieuse, dans son ouvrage Le Règne et la gloire. Mais, en effet, bien que le philosophe aille plus loin que dans ses ouvrages précédents, auxquels se réfère l’excellent article d’Henry Beque, le schéma anthropologique sur lequel il fonde sa recherche n’est pas modifié. En outre, cette nouvelle avancée dans le travail pertinent de G. Agamben confirme que sa lecture des sources auxquelles il s’abreuve est tout entière marquée par le criterium occidental. L’auteur ne s’en cache pas, bien évidemment. Mais, le « souci » vient de ce qu’il affirme UNE seule théologie, UNE seule approche, UNE seule, unique et possible dérivation. Il applique au christianisme tout entier les critères de théologies catholiques et protestantes.

Nous ne nierons pas la thèse de ce livre, à savoir la dérivation du pouvoir « démocratique » moderne depuis les conceptions théologiques, qui se révèlent, au demeurant, être beaucoup plus théologico-politiques, de l’Église dans son rapport à l’autorité et au gouvernement, pas plus que nous ne nierons l’analyse éclairante, dans le cadre de « l’Empire », de la « gloire » et de ses insignes.

Nous soulignerons seulement que, comme toujours, en pareil cas, l’auteur avance naturellement en philosophe et en historien des idées mais que, contrairement à ce qu’il semble penser, son travail est lui aussi tributaire de contres-vérités et de manipulations qui concernent, en outre, très précisément le sujet qu’il évoque …

 

Bien sur l’étude de Giorgio Agamben est, pour son auteur, « théologico-politique », toutefois, elle apparaît à sa lecture bien plus philosophico-politique. Il y a déjà là, toute la distance qui sépare l’Orthodoxie chrétienne de la vision théologique propre à l’Occident. C’est tributaire de cette vision que l’auteur s’engage dans son étude. Je le répète, dans l’ensemble ses conclusions ne peuvent apparaître que justifiées, bien que discutables sur certains détails, évidemment. Mais l’auteur semble ignorer et rejeter l’idée pourtant aisément vérifiable qu’il existe une autre théologie, une autre approche et il lit ainsi les Pères et la pensée théologico-politique de l’Empire Byzantin (sic) à la lumière de la pensée même qu’il déconstruit. Pensée qui, précisément, a souhaité et fabriqué ce présupposé.

En outre, comme si souvent en pareil cas, se pose le problème du regard de l’auteur, de son orientation générale… La « science des religions » est-il vraiment le seul domaine concerné par cette posture qui fait qu’un chercheur doive être nécessairement détaché de son objet d’étude ? Imagine-t-on décemment un chercheur en physique étudier la fission et ses diverses implications et déclarer que : « bien sûr l’atome n’existe pas, c’est un mythe, un dérivatif imaginé par les peuples et leurs chefs; d’ailleurs si l’atome existe il faudrait encore qu’il donne de lui-même des preuves de son existence ! » ?

Demanderais-je, à tous ceux qui s’approche de sujet tel que la théologie de ne le faire qu’en ayant la foi ? De quel droit ? Et, de plus, combien de ceux qui, justement, abordèrent cette matière avec la foi sont-ils responsables de cet arraisonnement de la théologie par le pouvoir et la technique ? Je ne demanderais donc rien, mais je me souviens, pour ma part, des mises en garde de saint Syméon le Nouveau Théologien réaffirmant toute la tradition patristique …

Et voici donc, la première pierre d’achoppement …

En effet, tout au long de ce livre, l’auteur nous présente les théories, les constructions doctrinales qui, selon lui, sont à l’origine de la lente mais ferme dérivation vers le pouvoir des données de la théologie, comme provenant d’un ensemble homogène, intégralement accepté par l’Église, qu’on appelle : les Pères de l’Église … Or, aucun de ceux cités par Agamben, de Tertullien à Augustin ou Thomas d’Aquin n’est reconnu comme tel par l’Église indivise. En outre, les très rares citations des Cappadociens , de saint Jean Chrysostome sont, de toute évidence, hors de tout contexte, soigneusement choisies pour illustrer le propos et aller dans le sens de la démonstration. A aucun moment il n’est tenu compte de ce que les saints Pères et toute la tradition de la théologie mystique ont fait de ce legs, de ce qu’ils ont vécus. Dans le texte d’Agamben, il semble que tous ces textes ne soient que des constructions abstraites ayant eu une influence sur le « monde des idées » puis, par décision et stratagème politique, sur le monde tout cours; oeuvres d’écrivains en chambre. L’incroyable corpus des Pères de l’Eglise est bien, en effet, un corps, un corpus; mais un corps nouveau, fruit d’une expérience vécue, transmis « en vue » d’une expérience vécue. Mais, évidemment, l’auteur ignore de quelle vie les « idées » qu’il analyse vivent au sein de l’Église, plus particulièrement dans la Liturgie, et par quels actions spirituelles elles sont prolongées et, précisément, vivifiéesi.

L’interrogation initiale concernant ce qu’il est advenu du terme et de l’idée oikonomia entre l’époque ancienne et le monde moderne est, certes, excellente et l’ensemble de l’analyse est excellente elle aussi, la démonstration du caractère économique du pouvoir, non seulement aujourd’hui mais depuis l’époque fort éloignée de la philosophie antique et de la patristique naissante est exaltante et a l’immense mérite de mettre en lumière des pans occultés de l’histoire des idées… Et, précisément, c’est sur le caractère « occulte » qu’achoppe le plan analytique d’Agamben qui ne parvient pas à se défaire de l’idéologie chiastique du modernisme. Il s’agit, obscurément, d’un préjugé. Toutefois, d’un préjugé si répandu, même (et surtout) parmi tous ceux qui voudrait penser au-dessus et au-delà du monde moderne, parmi tous ceux qui osent faire le saut au-dessus de l’abîme « idéologique ». Saut, d’autant plus périlleux, qu’aujourd’hui l’idéologie est imbriquée, infondue dans notre chair « sacro-sainte », dans notre être-corps protégé par la magnifique barrière des droits-de-l’homme …
OIKONOMIA – KENOSE
L’idée-directrice est entendue depuis l’ouverture de l’ouvrage : l’oikonomia telle que retravaillée par les Pères de l’Église, en particulier dans le dogme trinitaire, est devenue le paradigme du pouvoir en s’infiltrant dans la doctrine du « gouvernement divin du monde » …

Pour « point de départ », pourrait on dire, à cette idée : l’inversion d’une proposition paulinienne. Ainsi, « l’économie du mystère » devient dans le corpus patristique « le mystère de l’économie ».

L’économie du mystère suggère, très clairement, les raisons pour lesquelles a eu lieu ce mystère, ici il est question, bien évidemment de l’Incarnation du Christ et de l’Histoire sainte. L’origine de l’inversion des termes se logerait dans les polémiques liées à la clarification de la christologie et de la théologie trinitaire. Ce glissement déboucherait ainsi sur une aporie ontologique et constituerait alors le fondement théologique du paradigme du pouvoir en tant que « gouvernement ».

« Ce qui résulte de la relation entre volonté générale et causes occasionnelles, entre Règne et Gouvernement, entre Dieu et Christ est une oikonomia où l’enjeu n’est pas tant de savoir si les hommes sont bons ou méchants que de savoir comment la damnation des plus nombreux se concilie de façon ordonnée avec le salut de quelques uns et comment la méchanceté de certains n’est que l’effet collatéral de la bonté des autres. »

Cette analyse, outre qu’elle oublie, volontairement (ou pas), l’Esprit Saint (le vivificateur, précisément) inséparable du Père et du Fils (« adorons l’Indivisible Trinité car c’est Elle qui nous a sauvé » dit la divine Liturgie selon saint Jean Chrysostome), se fonde uniquement sur la théologie catholique de tradition thomiste.
« parmi les êtres naturels, il arrive toujours, ou dans la plupart des cas, ce qui est mieux; et il ne saurait en être ainsi si les êtres naturels n’étaient pas dirigés vers une bonne fin par la providence. Or, c’est précisément cela gouverner. »

(Thomas d’Aquin, De Gubernatione mundi)
Toute la psychologie thomiste, optimiste et intellectualiste (selon Nicolas Berdiaev) considère l’homme comme un être qui aspire au bonheur, elle tend vers un eudémonisme foncier. Pour Thomas et cette théologie, en contradiction avec les Pères orthodoxes, la Providence agit comme nécessité, comme une (fameuse) « main invisible ». Or saint Jean Damascène le disait « Où il y a nécessité il ne saurait y avoir vertu ». Saint Syméon le Nouveau Théologien réagissait encore en son temps contre ceux qui prétendent que la grâce agirait à notre insu, sans notre concours, de manière absolument extérieure, comme une « nécessité naturelle qui incombe aux choses qui sont déterminées en vue d’un fin » (Thomas d’Aquin, ibid). Pour lui (et pour les Pères avant lui) la grâce est une communion à Dieu, et elle ne peut être agnostos, elle exige la synergie divino-humaine (théantropique).

Agamben regrette quelque part dans le corps de l’ouvrage la position scolastique sur l’au-delà, position dérivant de l’idée de Providence, incluse, de ce fait, dans l’économie et qui manque singulièrement de cet amour qui est le Nom de Dieu. Mais, il ignore par exemple un ouvrage exemplaire sur le sujet, le De la Providence de Dieu, de saint Jean Chrysostome. Pour ce dernier toute l’économie divine est fondée sur le don et le sacrifice gratuit, ses exhortations à l’aumône, base du « sacrement du frère », se fondent elles-mêmes tout entières sur l’imitation de l’économie divine. De même, toute l’économie des saints Pères, telle qu’en elle même, et non revisitée par le catholicisme ou le protestantisme (les seules sources « vivantes » interrogées par Agamben), prend appui sur l’idée de la kénose, ou exinanition, sur cela pas une ligne, or nous verrons plus loin en quoi cette idée est primordiale.

« Tout le mystère de l’économie consiste de l’exinanition et l’abaissement du Fils de Dieu. »

saint Cyrille d’Alexandrie

« Si on ne comprend pas cette vocation originaire « anarchique » de la christologie il n’est pas possible de comprendre ni le développement historique de la théologie chrétienne, avec sa tendance athéologique latente, ni l’histoire de la philosophie occidentale avec sa césure éthique entre ontologie et praxis. »

Giorgio Agamben, base ici sa démonstration sur un texte de Grégoire de Nazianze et sur le texte du Concile Oecuménique de Nicée selon lequel le Fils « règne absolument, anarchiquement et infiniment avec le Père. » (anarchos kai ateleutètès)

Pour Agamben, qui suit de près Augustin et Thomas d’Aquin; la conception Trinitaire ne se fonde que sur la praxis, l’action, le gouvernement… et c’est, précisément, cette conception particulière qui mène à l’aberration théologique moderne d’une distinction entre Trinité interne et Trinité externe, qui ne se conçoit qu’en « mode fillioquiste ».

Ce que Giorgio Agamben veut, à tout crin, faire coïncider avec son intuition est, au final, un « lieu commun » : que la philosophie européenne est l’héritière de la théologie scolastique et, à travers cette théologie très « (dés)orientée », celle de la philosophie antique à travers l’oeuvre des Pères de l’Église.

Or, elle n’est l’héritière des Pères qu’en ce sens qu’elle est la trahison spécialement occidentale, elle hérite de la philosophie antique en oblitérant le retournement que ceux-ci, à la lumière de la théologie secrète de Christ (le Seigneur de Gloire), avait opéré.

« Il est évident que la proclamation de la « mort de Dieu » résume le processus historique tant de la théologie naturelle que de l’apophatisme en Occident. Heidegger affirme que, dans la pensée de Nietzsche, la théologie chrétienne s’identifie au platonisme, et en même temps que « le christianisme est pour Nietzsche la manifestation historique, séculière et politique de l’Église, et son exigence de puissance dans le cadre de la formation de l’humanité occidentale. » Le Dieu chrétien s’est identifié autant au monde intelligible de la métaphysique classique, qu’à la forme culturelle d’une utilité sociale. La proclamation de Nietzsche signifie « l’hérésie » fondamentale du christianisme en Occident, la recherche d’une ingérence rationnelle et sociale, le refus du paradoxe, c’est-à-dire du caractère « nouveau » de l’Église. » (Christos Yannaras, De l’Absence et de l’inconnaissance de Dieu.)

 

Le processus décrit dans Le Règne et la gloire, est bien intrinsèque à l’Occident, et cette progression est admirablement, et synthétiquement, définie par Christos Yannaras :

« Les singularités dogmatiques, historiques et canoniques qui séparent le christianisme occidental du christianisme originel tendent toutes à ce changement fondamental de la conception ecclésiologique, que fut l’exigence d’une autorité temporelle de l’Église, l’Église cédant à la troisième des tentations du Christ, comme l’a noté Dostoïevsky.

La proclamation de la « mort de Dieu » est l’aboutissement historique qui juge en tout l’évolution théologique de l’Occident. En apportant un soutien rationnel aux vérités de la révélation, l’Église d’Occident prépare leur réfutation rationnelle. Le rationalisme, fruit direct de conséquence naturelle du thomisme, est le seuil historique de l’empirisme. Et l’empirisme est la porte ouverte à l’avénement du nihilisme. En même temps, l’antirationalisme, fruit direct et conséquence naturelle de l’apophatisme protestant est le seuil historique de l’axiocratie. Et l’axiocratie est la porte ouverte à l’avènement de l’amoralisme, le « renversement de toutes les valeurs. » (ibid)

Ce qu’Agamben rate totalement, car il est engagé dans l’arraisonnement qu’il ne veut pas même soupçonner, c’est que si le pouvoir contemporain a bel et bien la forme economico-providentielle qui est la sienne, il le doit en effet à cette dérivation très particulière de la théologie « franco-latine »; toutes ses tentatives pour faire remonter cet arraisonnement aux saints Pères sont dépourvues de sens. Pourquoi ? Parce que ses méthodes et ses présupposés sont ceux-là mêmes de l’arraisonnement…

« Ce que chacun doit comprendre c’est que les termes qui appartiennent aux catégories métaphysiques furent et sont utilisés uniquement par les hérétiques comme support de leurs positions. Les Pères furent contraint d’utiliser ces termes et ces catégories contre les hérétiques eux-mêmes, mais sans avoir jamais l’intention d’utiliser ceux-là en tant que parties des définitions de Dieu.» Père Jean Romanidès.

En effet, les Pères se sont clairement saisi du terme oikonomia, comme ils l’ont fait pour tant d’autres. Mais il ne s’agit pas, dans ce cas, d’un glissement sémantique ou d’un problème de signature; et la stratégie des saints Pères ne fut jamais de « légitimer » le pouvoir en attirant à lui une vénération divine, « glorieuse » pour reprendre la thèse de l’auteur. S’il s’agissait bel et bien d’une stratégie et d’une co-opération celle-ci visait non la subjugation des masses mais, précisément, la guérison d’une telle subjugation.

AD MAIOREM DEI GLORIAM

Basant son étude et ses analyses essentiellement sur les travaux de Schmidt, Peterson et Kantorowicz, Agamben en arrive, à travers les détails innombrables des cérémonies de couronnement, les acclamations, les philosophies profanes ou « religieuses » sur la Providence à mettre en lumière cette confusion occidentale entre l’Église et l’Etat.

Tandis que l’Etat territorial souverain se prépare à prendre la forme d’un « gouvernement des hommes », l’Église, en mettant de côté les préoccupations eschatologiques, identifie toujours plus sa mission avec le gouvernement planétaire des âmes, moins pour leur salut que pour « la plus grand gloire de Dieu ». Dieu devenant ainsi une sorte de « César éternel », de « César divin ». Image-concept bien utile et qui justifie tout spécialement les prérogatives de son unique « lieu-tenant » … (locum tenens)

Outre le fait que les préoccupations eschatologiques sont, bel et bien, restées vivantes au sein de l’Orthodoxie (voir par ex. la philosophie religieuse russe …), l’auteur passe à côté de signes mis en évidence pourtant par Ernst Kantorowicz. L’historien, auteur de Les Deux corps du roi, écrit, par exemple, à propos de la « théologie politique » des Carolingiens que celle-ci se développe comme « restauration de la royauté davidique » qui débouche sur l’introduction du rite biblique de l’onction royale. Il évoque bien, également, « une nouvelle tendance marquée par des idées théocratiques hiérarchiques » et indique clairement que c’est avec Pépin et Charlemagne que s’opèrent une liturgisation du pouvoir séculier. Cet ensemble de manoeuvres politiques était dirigées tout spécialement contre l’Empire Romain… Il s’agit d’une rupture extrême et le mouvement que cherche à analyser Agamben y prend sa source, sans que notre auteur le remarque.

Par ailleurs, Kantorowicz se réfère longuement à un ensemble de traités théologiques et politiques connus sous le nom d’Anonyme normand (1100 environ). Ce document à l’influence fort importante pousse à son extrêmité la doctrine de la gémination du roi, individu par nature – Dieu-homme par grâce et in officio. L’Anonyme en arrive à cette affirmation terrible et lourde de conséquence : « La personne ne vaut rien mais le pouvoir est juste. » Cette extrémité trouve sa source dans une conception erronée de la doctrine de la déification. Cette dérive générale, quant à elle, ne pouvait qu’advenir comme conséquence de l’acharnement carolingien contre l’Empire Romain et la rupture avec la source qui, ardemment souhaitée pour des fins politiques de domination, en découlait.

Dès lors, en effet, les acclamations, les louanges, la Liturgie même prennent une orientation et un sens bien différent, sens qu’influence une théologie déformée afin de se conformer à une volonté politique déterminée. Soit l’inversion complète de la « stratégie » des saints Pères. Inversion intensificatrice d’inversion qui ramène le monde Occidental vers une conception maximaliste des philosophies politiques antiques, et ici nous rejoignons la généalogie évoquée dans Le Règne et la gloire.

Selon la recherche de Giorgio Agamben si Dieu doit être loué-glorifié sans cesse, quand bien même les théologiens eux-mêmes disent qu’Il n’en a pas besoin, c’est que précisément cette « machine stratégique » (distinction / articulation entre gloire interne et gloire extérieure) tend à camoufler un « inexplicable », à cacher « quelque chose qu’il serait embarrassant », toutefois, « de laisser inexpliqué ».

Cette « machine » c’est : la gloire. Ce qu’elle voile se serait la nature « vide », l’inconsistance ontologique de Dieu, particulièrement du « dieu chrétien » !

Au cours de sa démonstration Agamben écrit : « Si la créature est essentiellement glorification de la gloire, gloire que la gloire divine se rend à elle-même, on comprend dès lors clairement pourquoi la vie de la créature atteint sa plénitude dans l’obéissance. » Comme dans toute son enquête Agamben feint d’ignorer l’idée de personne, il met évidemment de côté toute réalité spirituelle et « place sous le boisseau » toute la théologie secrète, la doctrine de la déification (theosis) plus importante pourtant dans le « mystère de l’oikonomia » que la « glorification » telle qu’il l’entend et la confond, par ignorance, avec la « louange ».

Donc, pour G. Agamben la « Gloire » est cette « zone incertaine où se mèlent acclamations, cérémonies, liturgies et insignes … », un « seuil d’indistinction toujours opérant où le juridique et le religieux deviennent indiscernables. »

En réalité pour l’Occident, déjà, la gloire ne signifie plus ce que l’Orthodoxie entend par ce terme très spécifique. L’inexplicable qu’il faut camoufler ce n’est pas tant la saine doctrine chrétienne qui n’a jamais craint d’affirmer, par rapport à la Création, le « caractère » de néant (to ouden) de Dieu, l’inaccessibilité et l’incompréhensibilité de son « essence », que la manipulation politico-théologique carolingienne qui a, très réellement et concrètement, « creusé le ciel » pour asseoir son pouvoir et sa domination. C’est dans ce vide que prend racine la réalité onto-économique du pouvoir occidental. Le peuple chrétien d’occident est dès lors voué à cet exercice illusoire de « louange » …

« Une réduction si absolue de la créature à sa fonction glorifiante ne peut pas ne pas rappeler le comportement que les pouvoirs profanes, à Byzance comme dans l’Allemagne des années 1930 exigent de leurs sujets. Ici aussi la dignité la plus haute et la plus grande liberté consistent à glorifier le souverain. Ici aussi, la glorification est due au souverain non parce qu’il en aurait besoin, mais comme le montrent ses insignes resplendissants, son trône et ses couronnes parce qu’il est lui-même glorieux. »

Le simple bon sens commanderait de se méfier, dans une recherche aussi sérieuse et « pointue », des raccourcis aussi simpliste. Tout d’abord, l’auteur, pour qui la signature des mots a une si grande importance devrait bien savoir que le nom de Byzance, qu’il se garde bien d’analyser, est un mensonge, qu’il est impropre et qu’il fut précisément inventé dans le sillage du mouvement qu’il interroge, outil de propagande efficace pour cacher les déviances théologiques et politiques de l’Occident. Ensuite le pouvoir (potestas) de l’Empereur romain, si absolu fut-il, partage peut de choses avec celui du Furher, si ce n’est, en effet, dans l’apparat extérieur (le decorum), sauf à considérer que l’inversion très exacte du telos de ces potestas est une identité.

« Qui ne sait que Dieu a la haine de la tyrannie et que les hommes ont, de tous temps, rejetés les tyrans comme des fléaux communs à tous ? » Nicolas Mystikos

Un autre lieu commun tient justement dans cette opinion que le pouvoir impérial se « convertit » au monothéisme par « stratégie », le monothéisme confirmant théologiquement le « pouvoir d’un seul ». Et lorsqu’on se heurte au fait que les « païens » n’avaient pas eu besoin du monothéisme pour diviniser l’Empereur et justifier théologiquement la monarchie, alors on cherche à tracer une généalogie de ces conceptions, mais sans voir que la « machine stratégique » en apparence démasquée sert à voiler la déviance de cette généalogie :

« Nous devons avoir une image claire du contexte dans lequel l’Église et l’Etat virent la contribution des glorifiés à la cure de la maladie de la religion qui emprisonnait la personne humaine par les moyens de sa recherche du bonheur tout ensemble dans cette vie et après la mort physique. C’est dans ce contexte que l’Empire Romain incorpora légalement l’Église Orthodoxe dans sa structure administrative. Ni l’Etat, ni l’Église ne voyait la mission de l’Église comme le simple pardon des péchés des fidèles en vue de leur entrée au paradis dans la vie future. L’Église, comme l’Etat, savaient fort bien que le pardon des péchés était seulement le début de la cure de la maladie de la recherche du bonheur de l’humanité. Cette cure commence par la purification du coeur, elle aboutit à la restauration du coeur dans son état naturel d’illumination et la personne toute entière commence à être parfaite au-delà des capacités naturelles par la glorification du corps et de l’âme par la gloire incréée (shekina) de Dieu. Le résultat de cette cure n’était pas seulement la préparation approprié du corps pour la vie après la mort, mais également la transformation, ici et maintenant, de la société comme agrégat d’individus égoïstes et égocentriques à une société de personnes possédant un amour non-égoïste. »
Père J. Romanides
Une très, très brève mention, dans le corps de l’ouvrage, accordera une attention fort légère au fait que le terme patristique oikonomia, avait presque disparu des débats théologiques de l’occident et qu’il ne reparaît, happé par une autre idéologie, qui sert pourtant de point de basculement essentiel, que bien des années après son occultation …

C’est bien ici qu’aurait pu être saisie le détournement opéré. C’est à ce point précis que l’on aurait pu analyser la terrible dérivation théologique transformée en politique. Il faut bien souligner qu’avec une recherche moins orientée Giorgio Agamben aurait pu, lui-même découvrir que les vrais Pères de l’Église définissait la relation interne à la Trinité (qui dans cette étude semble être le point nodal de retournement et de questionnement) non en terme d’oikonomia mais comme OKEIÔSIS, qui exprime, de façon voisine, certes mais avec une nuance d’une extrême importance, la communauté de vie entre personnes vivant dans un même lieu. Terme qui définit également l’intimité du fidèle avec Dieu, donc nullement en terme d’autoritarisme, ou d’économie…

SABBATISME – KATAPAUSISME

Redécouverte agambienne : le désoeuvrement désigne ce qui est le plus propre à Dieu :

« être désoeuvré –anapauesthai– n’est vraiment propre qu’à Dieu seul » (Philon); « Le sabbat, qui signifie désoeuvrement –anapausis-, est de Dieu. » (Philon)

Dans cette partie de l’ouvrage, l’auteur remarque, avec une pointe d’ironie, que le fait que le Christ place le mot Amen au début de ces dires, pouvait sembler une forme de subversion. Evidemment, il lui est quasi impossible de reconnaître la véracité de ce fait et, sans doute, est-ce la raison pour laquelle il n’est pas fait mention dans cette même partie de cette parole christique : « Le sabbat est pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat ».

Il s’agit bien plus d’une inversion que d’une subversion. Et, en définitive, par rapport à la « nature » chutée, et donc à l’économie « chutée », toute l’oeuvre du Christ est une inversion, une reprise invertrice, une inversion de l’inversion initiale. Le caractère gestionnaire, ordonnateur de l’oikonomia est renversé très concrètement par le Christ, voir les épisodes du jeune homme riche, de la veuve qui donne tout son maigre avoir au temple, des marchands du temple et surtout les paraboles du jeune homme riche, de Zachée et particulièrement celle des ouvriers de la onzième heure. Il en est de même quant à la « nécessité naturelle ». N’est-elle pas bouleversée dans la résurrection de Lazarre et dans celle de la « jeune fille » ?

Selon certaines conceptions après le Jugement les ministères angéliques s’éteignent, pour Thomas d’Aquin les saints ne feront que contempler les tourments des damnés et la jouissance de cette vision justifie la justice divine et leurs propres béatitude fondée en elle. Ainsi, seul le gouvernement (la praxis) des démons « exécutant les sentences » demeure éternellement. En effet, le manque d’agapè semble flagrant, ainsi que le remarque Agamben ! Or, pour l’Orthodoxie les glorifiés sont tournés vers Dieu seul, vers la Toute Sainte et Indivisible Trinité, les nuances entre chacun tient compte de la notion centrale d’hypostase, laquelle n’est aucunement annulée après le Jugement puisque la déification est précisément la révélation intégrale, dans la Gloire du Seigneur, de la personne. Il s’agit d’une vision de personne à personne (prosopon pros prosopon) : « la gloire que nous voyons aujourd’hui de façon confuse comme dans un miroir (di’ esoptrau en ainigmati) nous la verrons alors face à face (prosopon pros prosopon). » (1 Co. 13, 12)

Mais, ainsi que le laisse suggérer ce que nous avons noté plus haut, Agamben n’a aucune conscience de ce « statut » de glorifiés, confondant sans cesse ce qui ressort de la louange et ce qui est, dans la langue particulière et rénovée des Pères, la glorification, proprement la participation unitive à la Gloire de Dieu que l’Occident, en effet, ayant oublié l’opérativité complète et la concrétude très réelle de cette « métamorphose invertrice », considère comme « extérieure » aux créatures, comme appartenant à un « autre monde » quasiment inaccessible. Si les créatures doivent chanter et « rendre grâce », ce n’est pas en tant que soumises à une autorité mais bien parce qu’elles sont « prises », conscientes dans le mouvement dynamique des énergies divines qui sont le chant de l’indicible silence; baignées dans les ondes de la circulation érotique de la création glorifiée. Non comme individus strictement étagés comme dans un fonctionnariat hiérarchisée mais comme les âmes « noetisées », spirituellement unies (kata noûn) au Verbe au moyen du baiser spirituel (noéros), désormais « aussi simples et indivisibles qu’elles peuvent l’être. »

Et cette remarque est d’importance car toute la représentation qu’Agamben donne des écrits de Denys l’Aréopagite est totalement faussée par cette interprétation très « moderne » qu’il entend, par ailleurs, démonter. Les hiérarchies évoquées par saint Denys ne se fondent pas sur un autoritarisme extérieur et contraignant (nécessaire) mais sur l’érotique reconnaissance de la nature et de l’état réel (noétique) de chaque créature, sur ce qu’est sa personne (hypostasis), son eso anthropos. Il s’agit d’amour (agapè) et de désir (éros) pas de caporalisme.
Tout ceci peut encore être ramené au texte explicatif de C. Yannaras et plus loin encore à la vision historique exposée par le Père Romanidès.

i« sentir Dieu » pour la philosophie c’est un non-sens ou bien une négation de tout logicité, c’est, en fait, une crucifixion qui humilie et exalte l’homme dans une méta-noèse, impensable mais vécue. » Olivier Clément

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