Le turbo-capitalisme comme langage

« La peur nue sera donc aussi peu encline à l’abdication que le capital. »
(Milosz)

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Le capitalisme n’est plus une économie, c’est un langage, un langage qui engage nos corps. Une langue qui est comme un coin enfoncé dans la jonction entre âme et corps :

« Or je vous le dis : de toute parole sans fondement que les hommes auront proféré, ils rendront compte au Jour du Jugement. Car c’est d’après tes paroles que tu seras justifiés et d’après tes paroles que tu seras condamné. » (Matthieu 12, 36-37)

Ainsi, toute parole sans assise, sans fondement, est un coin chauffé à blanc qui liquéfie une partie de l’ensemble. C’est un langage qui a pénétré nos corps privés d’âme. Prophétie de Huysmans à la fin du roman du satanisme moderne et désenchanté Là-bas accomplie : nous nous sommes vidangés l’âme par le bas ventre. Trop confis de confort, trop emplis de douillette médiocrité pour oser jeter un seul coup d’oeil vers la béance que creuse en nous notre gloutonnerie de bien-être.

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Les capitalistes ne remercieront jamais assez les communistes qui ont asservis les hommes au travail comme à leur seul gloire et honneur. Les capitalistes ne remercieront jamais assez les nationaux-socialistes qui ont asservis les hommes au travail comme à l’instrument de leur liberté : Arbeit macht frei !

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« L’or qui aliène l’homme à lui-même, en fait un nain; la peur mise à la place du capital aliène l’homme encore plus efficacement. » (Milosz)

L’argent dit « liquide », liquéfie en effet. Son expansion à permis d’éclairer la nuit (l’argent liquide C’EST la nuit, l’industrie du « divertissement », vers laquelle semble tendue tout la vie moderne ne le démontre-t-elle pas à l’envie?), donc de travailler la nuit, de se divertir la nuit. L’expansion de l’industrie du déplacement l’a étendue encore, cet empire. Il a donc dérégulé le temps, le rythme du temps. Il nous a « libérasservi »… et nous en sommes désormais à l’heure heureuse des « crypto-monnaies » (les monnaies de la tombe) !

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Selon Walter Benjamin, le capitalisme est loin de représenter uniquement, comme pour Weber, une sécularisation de la foi protestante. Il est, en lui-même, par lui-même un phénomène religieux se développant, tel un parasite, sur la moelle du « christianisme » :

« Le capitalisme est peut-être le seul cas d’un culte non expiatoire mais culpabilisant… Une monstrueuse conscience coupable qui ignore la rédemption se transforme en culte, non pas pour expier sa faute, mais pour la rendre universelle… Et pour finir par prendre Dieu lui-même dans la faute… Dieu n’est pas mort, mais il a été incorporé dans le destin de l’homme. » (W. Benjamin)

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Or, si Dieu n’est plus le telos de l’homme, alors sa destinée sera d’être moins qu’homme, un neghumain (pour reprendre « l’heureuse », pour une fois, expression de Robert Redeker). La politique économique globalisée (cosmocratique) est bien d’essence théologique. On peut dire même que ces théoriciens ont su capter le fond le plus exigeant du processus apophatique. Au-delà même de l’évidence du providentialisme libéral et de la trop fameuse « main invisible du marché » c’est ce « marché » lui-même qui est devenu l’ombre démiurgique indéfinissable.

Evagre le Pontique disait ceci : « Ne parle pas inconsidérément de Dieu et ne définis jamais la divinité. Les définitions, en effet, sont propres aux êtres créés et composés. »

Fidèle à sa vision qui fut une véritable inversion d’inversion théologique, mister Karl Marx, dans un chapitre « oublié » du Capital notait qu’au fond du capitalisme il y a la personnification des choses et la chosification des personnes. Il « oubliait » de voir que ce renversement ne pouvait intervenir que par l’oubli de l’économie christique de l’histoire et ne pouvait devenir efficient que par le « langage », l’arme la plus authentique de la dominion. Pouvait-il savoir que « son » communisme ne serait que l’épouvantail inverti du capitalisme et le faire-valoir en miroir du démocratisme seul terrain authentiquement fertile du tout-capitalisme ? (J’emploie la répétition de « l’authenticité » à bon escient et non par manque d’un vocabulaire approprié, puisque, selon son étymologie historique ce terme, si prisé aujourd’hui, relève du domaine judiciaire et, pour les Grecs, se rapporte à la véracité prouvée du lien entre le crime et le criminel…)

« Nous ne savons pas qui dirige le monde : fascisme et communisme se reprochent mutuellement d’être le valet du capitalisme ; il y a bien des chances qu’ils le soient tous les deux ; il n’est même pas sûr qu’une vraie « dictature du prolétariat » ne puisse être le régime idéal pour le grand capital, la « prolétarisation » de toute la société faisant disparaître le petit capital et le capital moyen et abolissant ainsi une partie de la richesse terrestre. D’ailleurs le grand capital, du moment qu’il existe, doit par définition tendre à raréfier suffisamment la richesse du monde pour rester seul muni d’armes ; il est normal aussi qu’il accapare jusqu’aux leviers de commande de ses ennemis, qu’il arrive à se servir d’eux à leur insu, ou même qu’il crée et entretienne lui-même tout ce qui s’opposera à lui ; la protestation contre le capitalisme serait ainsi organisée par le capitalisme lui-même dans les limites qui lui conviendraient. » (Armand Robin)

Dieu, est indéfinissable. Sa Vérité (et non sa « ré-alité », ce mode du langage l’a également réduit à la « chose » (res)…) excède absolument le langage « incar-né-céré »… La « sacralité » d’une langue n’est qu’un autre mensonge indicible… (comment, « diable », s’imaginer la Présence de Dieu strictement circonscrite dans un « Temple » ? si ce n’est en autre « face » de la pro-fanité du langage qui reste « au-dehors » du ci-devant Temple… ? ).

Or, le monde n’est pas une chose ni un ensemble de choses, la « res » (d’où « ré-alité) relève déjà d’une élaboration théorique seconde, c’est, comme nous le rappelle Ortega Y Gasset, l’idée que le physicien présocratique projette sur le monde du vivre…

Autre, ON, nous dit que tel est le marché… : « indéfinissable », non captable… La mise au pinacle de la raison n’aurait eu d’autre but que celui de nous faire accroire que le « marché » est rationnellement irrationnel, strictement ! Le seul « irrationnel » acceptable par la raison qui l’a, de toute nécessité, enfanté…

Et, en ce sens, nul doute que ceci soit une reprise invertrice de la théologie véritable (celle de Denys l’Aréopagite…) et que le communisme soviétique ait été un soutien de poids dans cette opération !

A l’envie répétons le, avec les Pères : Il n’y a rien entre Dieu et le monde créé, bien que le monde créé dépende entièrement de Dieu, bien que tout langage soit fondé en Dieu ;rien donc dans le monde, rien dans aucune langue ne peut convenir à une description, analyse ou définition de Celui qui Excède tout… Or, les doctrinaires de tout poil du turbo-capitalisme ce sont emparés de cette conception apophatique pour affirmer (sic) qu’il ne doit RIEN y avoir entre l’individu et le marché indéfinissable, ce afin de laisser le champ libre à la trop fameuse « main invisible », singerie de la Providence… Ils sont parvenus à ceci que les hérétiques avaient été empêché de (dé)faire : une langue techno-logique en lieu et place d’une langue théo-logique. L’occident (encore lui, toujours lui ) fut l’espace de cette disjonction par sa « théologie » qui, précisément, intervertit « théologie » et « économie ». Courant qui est allé s’amplifiant jusqu’à l’altération de la monnaie par Philippe Le Bel… et ceci c’est encore une autre histoire passée-contemporaine…

 

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