Les écrivains sans littérature 1; Luc Dietrich : LES CONFESSIONS DE LUC

A propos de Le bonheur des tristes et L’Apprentissage de la ville, Luc Dietrich, Le temps qu’il fait, Edition éolienne, 1995.

« Le bonheur est impersonnel, la souffrance a toujours un visage. » (Zamiatine, Nous autres)

*

« C’est un mot qui a du pouvoir dans l’obscurité. » (Luc Dietrich, L’Apprentissage de la ville.)

Plus personne n’écrira comme Luc Dietrich, plus jamais.
Plus jamais, bien évidemment parce que Luc Dietrich n’est plus, qu’il n’y aura plus jamais une personne comme lui. Mais plus encore, en France, plus personne, jamais, jamais, n’écrira comme Luc Dietrich. Tout aussi évident : plus personne n’écrira comme l’admirable Paul Gadenne, comme le tonitruant Léon Bloy, comme l’étonnant Villiers de l’Isle-Adam, le déboussolant René Daumal… (1)

Evidemment. Oui, évidemment.
Tout ceci est entendu. Toutefois, il faut s’entendre sur la raison essentielle, vitale, de la-dites impossibilité. J’ai dit, en France … Oui, en France ! Pour la très simple, et à coup sur, très bonne raison que la France dans laquelle, comme on dit « dans la chair », Luc Dietrich écrivait n’existe plus et ne reviendra pas, ne reviendra plus !

Ah !?
Quelle France ?

Sentirait-on une légère effluve de pétainisme dans cette phrase ? Ceci ferait bien plaisir à quelques uns qui ont l’insigne privilège d’êtres plusieurs et en nombre … nul doute !

Mais, nullement car la « terre » peut mentir, parfaitement …

« Et je me demandais, devant cette chute de feuilles dans le terreau, ces gazons gras et ces grasses fleurs de morts, comment quelque chose d’aussi fraternel que de la terre, de l’herbe et des grands arbres pouvait me glacer d’une telle image de décomposition. » (L. Dietrich, L’Apprentissage de la ville)

luc

 

« Les mots c’est traître. Si on ne se méfie pas, ça vous entraîne on ne sait où. » (G. Hyvernaud, Le Wagon à vaches, p. 212)

Oui, cette France là, celle d’une ruralité dérangeante, qui vit au jour le jour au cul des vaches, parmi les volatiles, les pieds dans le fumier, dans la boue… d’une entière population qui, bien qu’affrontant au quotidien la pire part d’humanité (inceste, esclavagisme à peine déguisé, violence) en tire, précisément, de quoi, pour quelques uns seulement, certes, s’élever au-delà …

C’est bien ce « quelques uns » qui coince essentiellement dans la « France » d’aujourd’hui, ce pays d’égalitarisme sans plus de peuple qui se cherche une identification …; la biométrie de masse, génétique du coeur et du sentimentalisme pour prendre place de l’intelligence du coeur ! S’il y a place, dans les mots de Dietrich pour des « gros mots » il n’y en a pas pour de « grands mots », c’est ce qu’il le sauve, et le perd , irrémédiablement ! Il n’y a pas chez Dietrich de dénonciation, du genre « chez ces gens-là »; pas non plus d’idéalisme sot, béat, niais comme chez les pétainistes ou les baba-bobo-écolos ! La réalité stricte, crue, dure de deux mondes posés face-à-face avec tout le dégoût et toute la tendresse qui puissent être possible et imaginable entre deux franges opposées, non de « populations » mais d’humanités. Et ; tout le fatalisme qui en découle pour l’ici et maintenant, et même le lendemain qui, on le sait, ne chantera pas. Mais fatalisme qui n’exclut jamais la possibilité d’une onde miséricordieuse, d’une ineffable percée de beauté qui, chancelante, indécise, diaphane n’en demeure pas moins capable, précisément parce qu’elle est telle, de justifier tout cela et plus encore de le transcender sans nécessairement le claironner …

« La crasse est douce et la douleur est bonne, mais le sang, les morts voient-ils le sang ? » (L. Dietrich, Le Bonheur des tristes)

L’écriture de Luc Dietrich qui est pétrie de sa vie, donc de ce que fut sa vie vécue dans la chair d’une France qui n’est plus; cette écriture ne parle plus à une époque, à une France, pour laquelle le divin, le sens de toute vie bonne, l’horizon ultime est le bonheur et le bien-être, ce dernier sans doute même bien avant le premier, les deux, finalement, se confondant en réalité. Et comment oser dire aujourd’hui que le pauvre peut avoir une noblesse supérieure, qu’il pourrait bien ne pas avoir soif de « justice sociale » ? Comment à l’heure de l’hypnose générale qui en appelle à la fois à une solidarité « citoyenne » de conscription, et non plus fondée sur l’agapè, et à un sempiternel dépassement de sa condition pour plus de bien-être; comment dire la joie simple de la non-possession ? Et d’une non-possession qui ne soit pas fondée sur le « souci » du mieux-vivre ou du moins-consommer mais sur la simple attitude, pourtant profondément ontologique, du « vivre » ?

Les Confessions de Luc

Luc Dietrich, parmi les deuils, les souffrances de l’enfance, l’esclavage de l’adolescence, l’hypocrisie putride des campagnes, les masques de la correction sociale de l’urbanité, n’a jamais cessé de vivre selon les mots qui s’écrivaient en lui, qui se transcendaient eux-mêmes et se faisant le portaient ailleurs.

« Seigneur, combien de belles choses il faut apprendre, avec quelle correction et quelle dignité se tenir, pour devenir quelqu’un de très mal. » (Luc Dietrich, L’Apprentissage de la ville)

Apprenti, ce beau mot, Dietrich le fut, sa vie durant, et sa vie durant il fut visité par les mots supérieurs qu’il s’efforça non seulement d’écrire mais de vivre. Il voulut de toute sa chair, donc de toute son âme, vivre, vivre non comme un « auteur », comme ayant autorité, comme donneur de leçon mais à hauteur de mots ! Laissant là, à leur place, les maux ! Après l’apprentissage dur comme la pierre gelée, de la vie campagnarde des serviteurs de ferme il aurait pu se laisser aller à écrire l’apprentissage de la « vile », tant il fut persécuté plus durement par les mots faux et nerveusement malades des urbains civilisés que par la rudesse taiseuse mais pas moins menteuse des paysans et de leurs serfs !

Mais non…

« Que deviendrais-je ?
Ecrivain, répondait une voix comme par un téléphone mal branché. Et à qui lirai-je ce que j’écrirai ? A eux ? Ils sont trop et chacun est occupé d’autre chose. » (L. Dietrich, Le Bonheur des tristes)

Maladie, pauvreté, extrême pauvreté, marginalisation, rejet, humiliation, opprobres, putréfaction des sens et de l’âme, « rédemption » dans la main des riches, des « bien-nés » bien pensants… Dietrich a vécu tout ce que Léon Bloy a mis de sa propre vie, de souffrance, de colère et de charité, dans ses romans et ses journaux, mais, lui, alchimiste fin aux traits anguleux, a su s’en remettre à la puissance complexe de simplification des mots, à la poésie créatrice, à la poïétique véritable derrière le vernis coléreux, blessant, coupant des mots !

Une distance, une infinie distance créatrice…

« Je me souvenais du jour où j’écrivais auprès de ma mère, la première page où mon coeur ait parlé, et comme les grains des mots s’enfuyaient de ma plume et chacun gardait le sens que j’y avais mis et c’était là le secret de vie et il en germait d’autres sens pour d’autres hommes. » (L. Dietrich, Le Bonheur des tristes)

Dans la préface à L’Apprentissage de la ville, l’ami et compagnon (de l’être plus que de lettre) Lanza del Vasto, comparera Dietrich à L’Idiot de Dostoïevski, il rappela également que certains critiques avaient, pour définir péremptoirement Dietrich, blasonné jusqu’à plus soif deux mots : « candide et cynique ». Candide il le fut, car le souffle léger de l’esprit poïétique lui fit toujours comme une armure invisible et subtile contre la fatuité et l’épaisseur de l’âge mûr ! Rustre, abrupt, mal dégrossi parfois pour l’apparence extérieure il restait pourtant intérieurement toujours tel que les mots l’avaient façonnés, poète-enfant triste à en mourir de ses fautes, de ses errements, de ses malheurs (qu’il considéraient comme toujours justifiés, n’incriminant jamais les autres) et plus encore déchiré et souffrant de celles des autres puisque, par ce pouvoir que lui offrirent les mots et l’écriture il voyait véritablement « le dessous et le revers des choses au même titre que leurs surfaces » et « les pensées que tout le monde pense et les lois que tout le monde sait comme on voit un objet, comme on voit le visage amical ou diabolique de n’importe quel objet. » (Lanza del Vasto, Le Problème de la confession) (2)

Plus encore, et voilà pourquoi, on posa le mot « cynique » comme un camouflage, comme un camouflet, Dietrich voyait et ressentait, plus que tout autre « le grand vide qui est derrière chaque objet. […] Et que suis-je venu venu faire dans ce monde si tous mes mots, mes gestes, mes actes et leur précipitation même, ne peuvent me défendre du grand vide ? […] A quoi bon penser le vide ? Ce n’est pas en pensant le vide qu’on l’emplit. Cette pensée, à la fois prisonnière de mes sens et prison d’une agonie, n’est qu’une chute perpétuelle dans le vide, et c’est pourquoi j’ai horreur de penser. » (L’Apprentissage de la ville)

Remplir le vide ? Qu’est-ce qui, par-delà les mots, pourrait remplir le vide ? L’action, les actes ? L’Etre ? Mais, cet « Etre » des philosophes n’est qu’un autre vide, un placage creux sur le vide, surtout pour celui qui a « horreur de penser » !

La charité… elle emplit tout sans faire le vide ! L’écriture de Dietrich, tout entière, et lui, tout entier en elle, n’est que charité !
Mais, évidemment, non-dites, car, dites, elle ne serait plus rien, rien qu’un vide de plus ! Alors, ces confessions, bien sûr disent le mal, la méchanceté, la lâcheté, la laideur, les erreurs, elles implorent « frères, ne me suivez pas » !

Le malheur veut (oui, oui, il veut) que la vérité de son temps fut qu’il n’y a pire sourd que celui qui veut entendre. La médiocrité, la veulerie, les espoirs grandiloquents, finalement vains et dérisoires de son époque Dietrich les porta, vécut parmi eux, à leur côtés, en eux. Il en fut, comme l’écrivait Jacques Madaule le « témoin incorruptible », il le fut également de sa propre corruption ! A notre temps il adresse le même témoignage, plus cruel peut-être encore puisque nous nous savons profaner jusqu’à la charité, la prostituant déguisée en marchande de poisson au grand coeur. La charité contrainte sous l’opulent et dégoulinant costume de quotidien-carnaval de la vulgaire Madame gros coeur !

Lanza del Vasto regrettait que les deux livres de son ami aient porté en couverture : « roman ». Il lui semblait qu’ils ne méritaient d’autres lettres de noblesse que : Confessions de Luc …
Luc Dietrich, contrairement au prince Mychkine ne fonda jamais d’espoir sur une quelconque utopie, il prit en lui, en son écriture il accueillit, par contre, toute faiblesse, tout espoir et désespoir humain, anti-oblomov quoi qu’il eut sûrement, en partage contemporain, la sensation d’être parfois (souvent ?) l’un de ces « hommes de trop ». Mais, ce fut en raison de cette dévorante passion, de cette soif d’écriture mêlée à sa personne, pas à son « être », non, jamais, mais à sa personne qui, elle, se mêla irrémédiablement à son écriture, donnant ainsi l’image, l’expression concrète de ce que signifie réellement la personne pour la voie chrétienne : un face-à-face, toujours… de personne à personne, ainsi que saint Paul le dit de la vision face-à-face, et non plus dans un miroir (comme celui, déformant, de l’écriture « quant-à-soi »)…

Qui parlera encore d’identité … ?

(1) Quand les cours de « récré » des littérateurs «  en devenir » sont pleines de pt’its Céline, pur produit littéraire qu’il fait beau détester et aussi « protéger » de la détestation. Pur production littéraire la langue moitement calculée de gargotier. Ecrire avec un moignon de haine. Le nec plus ultra de l’adoration littéraire = l’homme est un salaud mais attention un « génie » littéraire. Preuve, comme pour Heidegger, que leur écriture ne dit « rien » !
« Céline c’est le double du marquis de Sade, le dernier degré du masochisme. » Dominique de Roux, Immédiatement.
(2) En cela il faudrait comparer (même si ce n’est pas raison) cette vision de Dietrich avec l’analyse fulgurante de la figure de Pluchkine dans Les Âmes mortes par Vladimir Toporov que ce dernier joint à au « concept » de « la dimension humaine des choses »… (Apologie de Pluchkine, De la dimension humaine des choses, Verdier).

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