Sur Christian Bobin : en état de poésie 2

DANS SON ESSENCE MÊME, LA POÉSIE EST DONC LE ROYAUME DE L’ANTI-MEURTRE. POUR ACCÉDER À CETTE TRANSFIGURATION VITALE, ET PERMETTRE À D’AUTRES D’Y ACCÉDER ÉGALEMENT – TEL EST LE SENS ULTIME DE L’ŒUVRE DE HALDAS – LES RESSOURCES LES PLUS CACHÉES DE L’ÊTRE, LES PLUS PROFONDES SONT REQUISES. Matthias Tschabold

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1. Merci pour ces ruines, Christian.
A propos de Les Ruines du ciel, Christian Bobin, Folio, 2011

« Ce sont les incrédules qui sont les vrais naïfs » (p. 53)

Pour le dhimmi du dieu-unique Salariat, le temps « offert » par la quotidienne pause-déjeuner est un atroce désert. Sous la douce chaleur d’un pâle soleil de mai, je marchais sur la rive d’un fleuve vieux, tout engoncé dans les tuyauteries d’une ville blète et bêtement prétentieuse qui, au regard du monde uniglobal n’est qu’un pauvre petit et assez vain village, un nain aux dimensions trop grandes pour lui, une pure vanité urbaine. Une ville ennuyeuse et convenue comme ses filles de provinces « capitalisées », revenues de tout, qui n’ont jamais su comprendre leur « terre » et lui vouent un dédain aussi profond que l’est leur superbe ignorante.

Cette traversée du désert (peuplé d’une foule de salariés, certains joggant, d’autres pédalant, tous plus ou moins machonnant en marchant, en « flanant »…) n’a pas d’autre but que l’achat, dans un autre désert, d’une nourriture industrielle qui s’implémente et vous façonne la peau et la chair un peu plus encore à l’image de ce monde. Comme tout à chacun je tente désespérement de combler le vide assommant de la pause imposée, l’ennui négocié comme droit social…

Bref, dhimmi volontaire je marchais parmi tous les autres. Parmi tous ces pauvres « diables » fous de bien-être (ou de leur corps) qui font du sport (à moins que ce ne soit le sport qui les fasse) courent, ou vélocipèdent à qui mieux-mieux « sur leur temps de pause » (stricte optimisation de l’hédonisme industriel). Je marchais donc, audio-connecté à un appareil à diffusion musicale, faisant de mon mieux pour échapper à toute sensation émanant du monde extérieur, je marchais sans vouloir voir que le fleuve, malgré (ou à cause) le médiocre « écrin de verdure » aménagé alentour, n’était plus un fleuve mais un morceau liquide de la ville, quasi inutile et peu utilisé, bref une chose bêtement décorative, un rouage de la technique de voilement de la violence du doux commerce…

Je marchais, vers le rendez-vous obligatoire et anonyme du super-marché « très bien situé ». Ces constatations font peser sur le monde, malgré le chant sidéral du soleil et des oiseaux, une tristesse insondable et une dévorante mélancolie…

Tout posé, tout pesé, entreposé au même niveau, presque au même « rayon » (c’est la grande chance de l’égalitarisme), la viande sous vide, les légumes « bios », le PQ, les livres et les sandwiches calibrés, fabriqués en milliers d’exemplaires, au cordeau, tous les mêmes pour la même enseigne, et qui pourraient tout aussi bien être fait du même plastique que les bouteilles qui les accompagnent ou les sacs qui les transportent…

Et tous, nous tous, tous les fraternisés-égaux-ego du salariat nous allons en rampant plus qu’en marchant, dénicher notre pitance.

Malgré tout, malgré tout, et le soleil, et le chemin, et le fleuve, et les chants étaient les mêmes… et malgré tout, le chemin du retour fut différent… une certaine transparence, plus aigu.

Le vecteur différentiel fut un livre dans une main… Choisi, acheté, payé comme le mauvais sandwich que je tenais dans l’autre main(ils ont aussi des « titres », les sandwichs, vous aviez remarqué?).

Je me déconnectais et, lisant, les yeux donc penchés sur l’écriture, je voyais mieux le reflet du ciel dont les nuages silencieusement expressifs défilaient dans l’eau mouvante du fleuve qui dévoilait en reflétant l’or pâle du soleil sa nature métaphysique serpentine, entre la vase grouillante du fond et le ruban de nuage le chevauchant…

La différence ? J’avais un compagnon sur le chemin du retour, un dialogue énergétique s’était engagé sur les ruines de l’indifférence. La lecture transfigurait l’objet et établissait, non pas, une mais DES relations…

Contrairement à mon « habitude », je n’avais pas joué le jeu de la bête de proie avec ce texte-là. Je n’avais pas tourné autour pendant longtemps avant de me jeter sur lui et de mettre toute ma volonté à l’apprivoiser…

Delherme, gentil apôtre du ON, a voulu (sans doute inconsciemment, c’est toute la force du Onisme) ridiculiser à jamais, avec sa dérisoire « Première gorgée… », des phrases aphoristiques comme celle-ci : « Laver une assiette ou éplucher un légume c’est devenir un enfant de choeur de la lumière céleste » (p.40).

Mais, Bobin a une puissance dans l’âme et la main qui assure un caractère intangible à son écriture : « La phrase la plus tendre doit être écrite à la hache. » (p.41)

Composé de miettes ce texte de Bobin est pourtant un festin plus revigorant qu’un repas de roi. Instantanés de contemplations, rapides et précis compte-rendu de ces instants sans-durée où le poète prend conscience de « l’état de poésie »….

« Les poètes traversent la vie avec entre leurs doigts une lettre en feu. Leurs livres en sont la cendre. » (p. 28)

Là où ciel et terre se touchent et se communiquent, se partagent leurs essences secrètes les plus légères, les plus fines, c’est avec le regard qu’écrit Bobin. Hors temps, hors espace. Avec lui nous devenons, le « temps » d’un paragraphe, contemporains de Pascal et de tout Port-Royal comme de tout ce qu’il évoque et que, pourtant, nous ignorons. Notre ignorance est éclairée, et, quand bien même elle persiste, persiste par-dessus tout la lumière, la lumière absolument unique de l’état de poésie qui n’écrase jamais les traits mais les dé-solidifie…

« L’art de vivre consiste à garder intact le sentiment de la vie et à ne jamais déserter le point d’émerveillement et de sidération qui seul permet à l’âme de voir. » (p.28)

Seulement, cet « acte » est englué dans un réseau de signes et de contraintes.

« Toutes nos pensées reviennent à chercher la clé d’un paradis dont la porte est ouverte » (p.53)

Les-ruines-du-cielOui, nos pensées ressemblent à ces nuées d’oiseaux virevoltant en ballets orchestrées sur la portée silencieuse des nuages. Oui, l’arrière fond de nos pensées c’est le ciel infini et amoureusement silencieux. Les ruines du ciel sont sur terre, dans le bruit absurdement mécanique des bouches, des moteurs, des coeurs, des contraintes et des nécessités… La liberté du promeneur qui lit et respire le silence des arbres et des oiseaux, des rivières et des senteurs (même les plus acres) discrimine tout de même affectueusement entre les pensées empoisonnées du prince de ce monde et les lumières infrangibles de la fragile toute-puissance du Roi des rois… Les Chérubins cachent leur face non à cause de la terrible toute-puissance de Dieu sur son Trône mais de l’inimaginable et incompréhensible humilité de l’Amour qu’Il est…

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Ici ma chronique de L’Homme joie de Christian Bobin

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2. Poétique de la kénose (A propos de Le Très-bas, Christian Bobin)

Il m’est arrivé de lire un livre de Christian Bobin et d’en « rendre compte » ici-même d’une manière très spontanée et qui suivait de très près, chronologiquement, les deux ou trois singulières lectures qu’en j’en fis (voir ci-dessus). Les Ruines du Ciel de Christian Bobin m’avait amené à telle conclusion : Les Chérubins cachent leur face non à cause de la terrible toute-puissance de Dieu sur son Trône mais de l’inimaginable et incompréhensible humilité de son Amour…

Et voici que l’autre au jour, au cours d’un autre intempestif baguenaudage ensoleillé, alors qu’incendié intérieurement par ma récente découverte de Juarroz, le livre Le Très-Bas de Christian s’est jeté sous mes yeux et il côtoyait, amusante coïncidence, un ouvrage de Georges Haldas…

Le Très-Bas… histoire poétisée du poverello, de saint François d’Assise ! Au creux du texte, des phrases qui pourrait figurer dans Le Christ à ciel ouvert d’Haldas… :

« Un moineau parle : je suis une mie de pain dans la barbe du Christ, un brin de sa parole, de quoi nourrir le monde jusqu’à la fin du monde. »

Le Très-Bas, c’est le Dieu kénotique, le Christ, la vérité-incarnée, faible et humiliée :

« … la vérité ne doit rien à la grandeur supposée de nos fortunes ou de nos esprits. La Vérité tient sa lumière en elle-même, non dans celui qui la dit. Elle n’est grande, quand elle l’est, que par sa proximité avec la vie pauvre et faible. »

Mais, le Fils étant comme le Père, c’est la Trinité tout entière, c’est ce Dieu Tri-Unique et insondable, trop souvent représenté comme Juge Tout Puissant et punitif (tentations et tentatives toujours théologico-politiques et sociétales) qui est en Vérité toute kénose, retrait éperdument amoureux accordant la liberté, Sa grandeur ne réside, si on la reconnaît que dans son abaissement…

Bobin est vraiment, l’un des actuels témoins essentiels de cette vertigineuse réalité, l’un de ses rares, baigné dans l’état de poésie qui, en Occident, ont l’oeil du cœur grand ouvert…

La « négation » intellective constituée par l’intériorisation métaphysique doit principiellement précéder le rayonnement ou l’expansion « miséricordieuse » de l’Infini dans la multiplicité des formes créées. Il faut que la Sagesse précède l’Amour ou que le rayonnement de l’Amour soit fondé sur l’Intériorité de l’Intelligence absolue pour que cet amour soit vraiment infini. Sinon l’immanence divine ne peut être saisie que comme une forme de panthéisme, c’est-à-dire de divinisation du monde en tant que tel, ou d’identité « substantielle » et non essentielle entre le « monde » et « Dieu ». La méfiance du dogmatisme passionnel à l’égard du soit-disant « naturalisme » de Saint François d’Assise est significative à cet égard. Une conception abstraite de la Transcendance comporte inévitablement quelque manichéisme, une méfiance à l’égard de l’impureté du monde qui serait comme indigne de refléter le rayonnement de la Beauté divine. Mais ce qui est évidemment impur dans ce cas, c’est le regard et le coeur de l’homme passionnel qui est trop crispé sur son ego pour voir qu’il n’est effectivement rien d’autre que Dieu. L’homme religieux en tant que « passionnel » se méfie instinctivement de la beauté du monde et s’il la retrouve ce n’est qu’au terme d’une lutte amère et tragique. Georges Vallin, Voie de gnose et voie d’amour, éléments de mystique comparée, éditions Présence, 1980, p. 172

 

 

 

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